Le Bulletin du Courrier des Balkans No 23 -

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 KLAN
L'or noir de la Caspienne passera-t-il par l'Albanie ?
TRADUIT PAR MANDI GUEGUEN

Publié dans la presse : 28 juillet 2002
Mise en ligne : vendredi 2 août 2002

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Le projet américain de construire un oléoduc reliant Burgas en Bulgarie à Vlora en Albanie pourrait changer la donne géopolitique de la région. S'il se concrétisait, il serait un atout autant pour les Etats-Unis, qui verraient s'accroître leur indépendance énergétique face aux pays de l'OPEC, que pour cette région balkanique qui prendrait une plus grande importance économique et stratégique sur la scène internationale.

Par Fabian Morava

Des pétroliers américains devraient jeter l'ancre dans le port de Vlora. Ce projet s'intègre en tous cas dans les perspectives américaines de développements économiques et stratégiques de la région. Il ne devrait toutefois pas être sans conséquence pour l'Albanie.

Le jour où de grands pétroliers américains de 300 000 tonnes jetteront l'ancre dans le port de Vlora n'est peut-être pas si loin. Ainsi, dans les années à venir, ils traverseraient régulièrement la Méditerranée, qui deviendrait de facto l'une des principales routes pétrolières américaines. Chaque jour, 770 000 barils de pétrole seraient remplis dans le port de Vlora. Ce pétrole en provenance de la mer Caspienne s'acheminerait de Burgas (Bulgarie) à Vlora (Albanie) dans un oléoduc de près de 900 km de long. Le contrat passé avec la Corporation du pétrole AMBO (Abanian, Macedonian and Bulgarian Oil) prévoit la construction de cet oléoduc d'une valeur d'1.3 milliard de dollars. Trois Etats seraient donc concernés par cette nouvelle route pétrolière : l'Albanie, la Macédoine et la Bulgarie.

Les fondateurs d'AMBO sont tous des géants du pétrole : "Chevron", "Texaco", "Exxon Mobil", "British Petroleum", "Agip" et "Total Fina Elf". Ils devraient investir 450 millions de dollars et le reste du financement serait assuré par des crédits contractés auprès d'EBRD, MIGA, IFC, OPIK et EKSIM. Le plan américain paraît donc clair. Il s'inscrit dans une dynamique plus large qui vise pour les Etats-Unis à s'assurer un accès direct au pétrole brut sans plus dépendre du bon vouloir des pays arabes de l'OPEC (Organization of the Petroleum Exporting Countries).

Mais pourquoi les Etats-Unis ont-ils besoin d'une telle stratégie ? La réponse est simple. Dans leur projet d'accéder à l'indépendance énergétique, les Etats-Unis mettent la priorité sur les ressources pétrolières et minières de la région Caspienne (principalement Ouzbékistan, Kazakhstan et Kirghizistan). Actuellement, celle-ci ne fournit que 14% du total de pétrole brut mondial. Or, cette quantité pourrait au moins être doublée grâce à une technologie plus avancée. Si les Etats-Unis réussissent à acheminer ce pétrole jusqu'à leur territoire par le seul intermédiaire des concessions de ces quelques républiques ex-soviétiques, ils pourraient devenir une puissance totalement autonome en matière d'énergie.

Les Américains tireraient de ce projet de gros bénéfices. D'abord, ils pourraient réduire leur déficit commercial annuel de 108 milliards de dollars, conséquence directe de l'augmentation des prix du pétrole sur le marché mondial. Ensuite, ils diminueraient le coût de toutes leur productions industrielles nationales, dont l'achat du pétrole constitue une part considérable. Et enfin, ils affaibliraient la position de l'OPEC, qui domine actuellement l'économie internationale du pétrole brut.

Mais pourquoi le projet américain tente-t-il de promouvoir l'axe Burgas-Vlora pour le transit du pétrole de la mer Caspienne, alors que dans le même temps, les pays de l'Union Européenne investissent dans l'itinéraire Constance (Roumanie)-Trieste en participant au financement de deux pétroliers (dont un pétrolier russo-bulgaro-grecque actuellement en construction à Alexandrie) ?

Il y a plusieurs raisons à cela :

En premier lieu, les Etats-Unis veulent éviter le détroit de Bosphore, qui ne peut être traversé que par des pétroliers dont le poids n'excède pas 150 000 tonnes (et non par ceux de 300 000 tonnes qu'ils utilisent). Ensuite, ils considèrent que le risque d'actions terroristes reste non négligeable, car si les ponts construits sur le détroit, fierté d'Istanbul, venaient à être détruits, il n'y aurait plus aucun passage possible autant pour les pétroliers que pour les sous-marins qui les escortent.

Enfin, la dernière raison, mais non la moindre, est le coût relativement bas que représente la construction d'un oléoduc qui traverserait les Etats balkaniques membres de la Corporation AMBO. Le chemin de fer qui traverse la Bulgarie et la Macédoine est déjà prêt. Il ne nécessite pas de frais supplémentaires pour son électrification ou pour les transports de matériaux et d'individus. De son côté, la partie albanaise considérée comme moins facilement aménageable est très petite et les tarifs qui y sont en vigueur sont très faibles. Avec le port de Vlora, l'Albanie offre de plus un avantage important : ce port est le seul à être suffisamment profond pour accueillir les gros porteurs américains, contrairement à ceux de Durrës ou du Monténégro.

Toutefois, l'Albanie pourrait, elle aussi, tirer partie de cet oléoduc qui pourrait être inauguré entre 2005 et 2010. Premièrement, le pétrole arriverait directement des pays de la Caspienne à Tirana. Son coût serait donc très bas, ce qui serait un atout pour l'économie locale. Deuxièmement, l'Albanie obtiendrait probablement des compensations pour avoir permis le transit du pétrole sur son territoire. Enfin, cela ne ferait qu'accroître les intérêts américains dans la région comme cela se vérifie déjà dans les républiques d'Asie centrale. Dans ces pays de la mer Caspienne, les Etats Unis ont établi troupes et bases militaires pour maintenir la paix et ne pas entraver les nouvelles routes du pétrole. De telles démarches préventives seraient une aubaine pour l'Albanie et les pays membres de l'AMBO.

Elles permettraient à cette région d'amplifier son importance stratégique sur la scène internationale. La présence de l'OTAN et d'autres structures de défense et de prévention serait plus marquée ce qui minimiserait l'éventualité de nouveaux conflits. Ainsi, l'Albanie serait plus sûre et mieux contrôlée. Cette présence internationale sur le sol albanais serait à la fois le privilège et le prix à payer pour la concrétisation de ce projet qui placerait le pays au cœur des grands axes pétroliers.

(Mis en forme par Amaël Cattaruzza)